Les Grands Feux de La Borne 2026 : quatre jours au rythme du bois, de la terre et des rencontres

Four Anagama du CCCLB.

Du 22 au 25 octobre 2026 — La Borne, Cher

Il y a des lieux que l’on a envie de découvrir depuis longtemps, des ateliers dont on connaît le travail sans avoir encore eu l’occasion de rencontrer ceux qui les font vivre. La Borne fait partie de ces endroits où la céramique se découvre autant à travers les œuvres que dans les échanges, les cuissons et les moments partagés autour des fours.

À l’occasion de la douzième édition des Grands Feux, je suis parti avec quelques amis pour quatre jours au cœur de ce territoire potier, à la rencontre des céramistes, de leurs ateliers et de leurs fours à bois. Un voyage placé sous le signe de la découverte, mais aussi des retrouvailles, puisque j'allais enfin rencontrer plusieurs personnes avec lesquelles j’échange depuis des années par correspondance.

Pendant ces quelques jours, nous avons suivi les cuissons, assisté à des défournements, découvert des expositions et pris le temps de discuter avec des passionnés. Autant d’occasions d’approcher la céramique au plus près de ceux qui la pratiquent, et de confronter aussi son propre regard à des travaux, des techniques et des sensibilités très différents.

Jeudi : premières rencontres et premières flammes

Au Centre céramique contemporaine, les expositions de Myriam Bouchard et de Sangwoo Kim

Notre parcours commence au Centre céramique contemporaine La Borne, avec l’exposition Ce paysage qui m’habite de Myriam Bouchard.

C’est une très belle découverte. Les pièces possèdent une présence forte, avec des formes souvent imposantes, dont les volumes et les proportions témoignent d’un véritable sens de l’équilibre. La cuisson au bois y est particulièrement lisible, mais toujours maîtrisée. Elle apporte sa matière, ses nuances et ses traces, sans jamais prendre le dessus sur la forme.

Il y a dans ce travail une certaine douceur, une retenue qui me plaît beaucoup. Rien ne semble chercher l’effet à tout prix. Les surfaces racontent le feu, mais celui-ci ne vient ni masquer les formes ni se substituer à elles. Il les accompagne, les nourrit et participe pleinement à leur expression.

Sculpture : Myriam Bouchard au CCCLB.

C’est précisément ce rapport entre la forme et la cuisson que je trouve réussi : le bois est bien présent, parfois très expressif, mais il reste au service de la pièce. Les volumes conservent leur lisibilité et leur équilibre, sans que les effets de cuisson ne deviennent une fin en soi.

Sculpture : Myriam Bouchard au CCCLB.

L’exposition présente également de très beaux objets utilitaires, notamment des chawan, ces bols à thé qui occupent une place particulière dans la céramique japonaise. J’apprécie de retrouver, dans ces pièces destinées à être tenues et utilisées, la même attention portée aux formes, aux surfaces et aux effets du feu. Le rapport à l’objet change, mais l’exigence reste la même.

Céramique : Myriam Bouchard au CCCLB.

Chawan : Myriam Bouchard au CCCLB.

Une exposition qui m’a vraiment marqué par sa cohérence et par la justesse avec laquelle la cuisson au bois s’intègre au travail de la terre.

En haut du Centre céramique (au dernier niveau du four noborigama que représente l’architecture, plus d’infos ici), nous découvrons également l’exposition du travail de Sangwoo Kim, Le vent souffle. L’eau coule. Le temps passe.

Le changement d’univers est saisissant. Les pièces sont parfois très grandes, certaines atteignant aisément plus d’un mètre. Pourtant, malgré leurs dimensions, elles conservent une étonnante fluidité. Les courbes sont extrêmement bien maîtrisées, les lignes semblent glisser les unes dans les autres et les formes possèdent une tension qui leur donne beaucoup de présence.

Le dialogue entre ce travail de forme et celui du décor est très impressionnant. Les surfaces sont très colorées, tachetées, texturées, avec une richesse foisonnante.

Sculpture : Sangwoo Kim au CCCLB

Le décor ne vient pas simplement habiller le volume : il participe pleinement à la construction de l’œuvre. Les motifs colorés sont couverts d’une couverte d’une incroyable perfection qui rappelle le polissage d’un galet, la tension des formes laisse s’exprimer pleinement le décor et crée des pièces d’une grande présence.

Sculpture : Sangwoo Kim au CCCLB

Ces deux expositions offrent finalement deux approches très différentes, mais tout aussi intéressantes à observer. Chez Myriam Bouchard, je suis particulièrement sensible à la retenue, à l’équilibre et à la manière dont le feu accompagne la forme. Chez Sangwoo Kim, c’est la maîtrise des courbes, l’ampleur des volumes et la complexité du décor qui retiennent mon attention.

Dans les deux cas, ce qui me semble essentiel, c’est que la forme et la surface ne s’opposent pas : elles se construisent ensemble, chacune renforçant l’autre. Une très belle entrée en matière pour ces quelques jours à La Borne.

Le four Anagama et le four Olsen : la cuisson en direct

Four Anagama au CCCLB

Nous poursuivons notre visite auprès des fours du Centre céramique. Le four anagama est alors en fin de cuisson, tandis que le four Olsen est lui aussi mobilisé dans le cadre de l'édition 2026, notamment pour la production des bols des Grands Feux.

Four Olsen CCCLB

Autour des fours, l'atmosphère est particulière. On ne regarde plus seulement des objets achevés, exposés dans un espace de galerie : on découvre une partie du processus qui leur donne naissance. La cuisson devient un événement en soi, avec ses contraintes, ses choix techniques, son rythme et toute l'attention qu'elle exige.

Les Grands Feux ont cette capacité à rendre visible ce qui se déroule habituellement derrière les portes des ateliers. On peut échanger avec les céramistes, observer les installations et mieux comprendre ce qui se joue dans ces cuissons au bois.

« Four bien isolé, bois économisé ! » : la question de la consommation de bois

Nous avons également assisté à la conférence de Forrest Patterson, intitulée Four bien isolé, bois économisé !

Le sujet est particulièrement intéressant pour qui pratique la cuisson au bois. Il s'agit notamment de comprendre comment l'isolation d'un four influence sa consommation : choix des matériaux réfractaires, distinction entre briques lourdes et briques légères, conception de la structure et capacité du four à conserver la chaleur et comme le disait Forrest “arrêter de chauffer les oiseaux”.

La question est loin d'être secondaire. La cuisson au bois constitue une part essentielle de l'identité de La Borne, mais elle implique également une consommation de combustible qui mérite d'être interrogée.

La conférence ouvre des pistes concrètes sur la manière de concevoir des fours plus efficaces, sans renoncer aux possibilités esthétiques et techniques propres à ce mode de cuisson. J'aurais aimé que le sujet soit développé davantage, tant les enjeux sont importants pour l'avenir de nos pratiques.

Il ne s'agit évidemment pas d'opposer la cuisson au bois aux autres modes de cuisson, mais de réfléchir à la manière dont nous pouvons continuer à la pratiquer en comprenant mieux ses conséquences et en améliorant nos installations.

Chez Ophélia Derely : une cuisson au train kiln

Atelier Ophélia Derely

Nous quittons ensuite La Borne pour rejoindre l'atelier d'Ophélia Derely, où nous retrouvons Cyril Dennery, que je connais depuis plusieurs années à travers Instagram.

Nous échangeons régulièrement à distance autour de nos pratiques respectives, mais nous n'avions encore jamais eu l'occasion de nous rencontrer. C'est donc un plaisir particulier de pouvoir enfin discuter en personne, auprès du four d’Ophélia.

L'équipe réunie pour cette cuisson au train kiln est composée d'Ophélia Derely, de Cyril Dennery, d'Alberto Bagetto, d'Isabelle Daucourt et de Sylvestre Rivière.

Pour Ophélia, il s'agit seulement de la deuxième cuisson de son four. Elle a souhaité s'entourer de personnes expérimentées dans cette technique, et notamment de Cyril, qui pratique lui-même le train kiln et organise des masterclasses de cuisson au bois en Bretagne.

Nous arrivons alors que la cuisson touche à sa fin. Le four s’apprête à être scellé avant refroidissement, l'équipe reste mobilisée et chacun veille aux dernières étapes de ce long travail collectif. Les visages sont fatigués mais l’attention est encore à sont maximum.

Fin de journée, rencontre avec Marie David Géhin à l'atelier Beyer-Lerat

Nous terminons cette première journée à l’atelier Beyer-Lerat, chez Marie David Géhin. Parmi les ateliers visités en dehors du Centre céramique, c’est sans doute l’exposition qui m’a le plus convaincu, tant la qualité des pièces présentées était remarquable.

Le travail de Marie se distingue par des formes simples et tendues, inspirées des jarres et des amphores, qui évoquent les origines de la céramique utilitaire tout en conservant une certaine modernité. Sa maîtrise de la cuisson au bois est particulièrement remarquable : sur ses terres blanches, parfois composées avec de la porcelaine, le feu dessine des nuances subtiles, sans jamais tomber dans l’excès. Il accompagne les formes avec beaucoup de douceur et de précision.

À ses côtés, Carmen Albendea présentait des pièces émaillées aux décors géométriques très expressifs, presque tribaux. Les contrastes, les motifs et la richesse des émaux composent des surfaces saisissantes, sur des formes sobres et parfaitement maîtrisées.

Juana Maillot proposait un univers tout en délicatesse, avec de petits objets utilitaires en terre polie, aux formes fines et douces. Le façonnage et le polissage leur confèrent une présence tactile, tandis que le feu reste très discrètement lisible sur ces surfaces non émaillées.

Trois approches singulières, réunies par une même exigence dans le travail de la forme et de la matière. Une exposition d’une très grande qualité, qui restera l’un des temps forts de ces visites d’ateliers.

Samedi : défournement, puissance du feu et justesse des formes

Chez Arlette Legros : le four Méphistophélès de Nicolas Dessables

Le samedi matin, nous nous rendons chez Arlette Legros pour assister au défournement du four Méphistophélès, cuisson à laquelle Nicolas Dessables a participé.

Là encore, la visite prend une dimension particulière puisque nous nous connaissons depuis plusieurs années mais nous nous rencontrons pour la première fois.

Four Méphistophélès chez Arlette Legros

Le four Méphistophélès est un four à flamme directe, dont la cuisson peut produire des effets très expressifs sur les pièces. Les surfaces sont marquées, les contrastes parfois saisissants, et le feu participe de manière très visible à l'aspect final des céramiques.

Ce type de cuisson pose une question que je trouve essentielle : comment construire une pièce qui soit capable de dialoguer avec un feu aussi présent, sans se laisser entièrement absorber par lui ?

Chez Nicolas, j'ai trouvé des évolutions particulièrement intéressantes. Ses chawan, ses petits vases témoignent, à mes yeux, d'un travail qui gagne en justesse. Les formes restent brutes, sauvages, parfois presque primitives, mais elles possèdent une présence qui ne repose pas uniquement sur les effets du feu.

Nicolas Dessables lors du défournement chez Arlette Legros

Nicolas Dessables

Certains bols, mêlent des nuances d’un bleu posé en toile de fond par endroit au shino bien développé et marqué par le feu, cela créant un dialogue particulièrement réussi avec et par la cuisson. Le feu ne recouvre pas entièrement la pièce : il l'accompagne, la transforme et révèle des nuances qui restent au service de sa forme.

C'est là que je trouve le travail le plus intéressant. La cuisson devient une composante de l'objet, et non sa seule raison d'être.

Je repars d'ailleurs avec un chawan, souvenir concret de cette rencontre et de cette belle découverte.

D'autres défournements, d'autres univers

Nous poursuivons ensuite notre parcours chez Maya Micenmacher et Nicolas Rousseau, où le défournement attire beaucoup de monde. Le lieu est accueillant, l'atelier est beau et le succès de cette ouverture témoigne de l'intérêt que suscitent les Grands Feux.

Nous faisons également halte chez Seungho Yang, dont l'atelier abrite deux fours anagama, de dimensions différentes.

Four Seungho Yang

Son travail habituel, que l'on peut découvrir dans son exposition, m'a particulièrement impressionné. Les formes sculpturales, les textures profondes, les surfaces ouvertes et craquelées témoignent d'une maîtrise remarquable. Il y a dans ses pièces une recherche affirmée, ainsi qu'une grande attention portée à la matière.

Sculpture : Seungho Yang

Sculpture : Seungho Yang

Dimanche : le défournement du train kiln, un moment de communion

Chez Ophélia Derely et Cyril Dennery

Pour terminer notre séjour, nous retournons chez Ophélia Derely pour assister au défournement du train kiln.

C'est sans doute l'un des moments les plus marquants de ces quatre jours.

Nous sommes arrivés avec un peu d’avance, la tension est palpable mais l’atmosphère est un mélange complexe entre impatience, fatigue et grande douceur. Une musique inspirante sort d’une petite enceinte dans un coin d’étagère.

A 10h30 précise, l’entreprise d’ouverture du four peut commencer, truelle à la main, c’est Sylvestre qui est en charge de l’ouverture et de la sortie des pièces, il commence par démonter les briques et il finira par entrer entièrement dans le four par la petite ouverture latérale afin de sortir la totalité de son contenu.

Sylvestre Rivière

Le défournement dura environ une heure et demie. Les pièces sorties une à une, passent de main en main, dans une chaîne humaine qui accompagne progressivement la découverte du contenu du four.

Nous étions peu nombreux à notre arrivée, à peine une dizaine. A présent l’atelier est rempli, la place manque, plusieurs dizaines de personnes ont trouvé leur place et les pièces circulent jusqu’à la table en contre bas.

Il y a quelque chose de très émouvant dans ce moment. Chaque pièce apparaît pour la première fois, après plusieurs jours de préparation et de cuisson, certaines sont sous cuites, peu sont sur cuites. On découvre les surfaces, les traces de flamme, les effets de l'atmosphère et toutes les transformations que le feu a opérées.

Mais ce qui me touche autant que les pièces elles-mêmes, c'est l'ambiance qui se dégage de ce moment collectif.

Le four se trouve sous un grand abri qui ressemble à une cabane, avec son sol en terre battue. Les personnes sont proches les unes des autres, les échanges se font naturellement et chacun participe à sa manière à cette découverte. Il n'y a pas de précipitation particulière, pas de tension inutile : simplement une attention partagée, une forme d'harmonie dans les gestes et dans les regards. Chacun prend son temps, personne ne presse personne. Tout est fluide.

Sculpture : Ophélia Derely

Cyril Dennery découvre une de ses pièces à la sortie du four.

Le défournement devient presque une cérémonie. On ne vient pas seulement récupérer des objets terminés ; on assiste ensemble à l'aboutissement d'un travail collectif, dont le résultat reste en partie imprévisible jusqu'à l'ouverture du four.

C'est une très belle manière de terminer notre séjour à La Borne.

Ce que je retiens de ces Grands Feux 2026

Au moment de reprendre la route, je retiens d'abord les rencontres.

Retrouver enfin Cyril Dennery, rencontrer Marie David Géhin, échanger avec Nicolas Dessables : autant de moments qui donnent une autre dimension aux relations que nous entretenons à distance. Les réseaux sociaux permettent de découvrir des pratiques, de suivre des évolutions et de nouer des liens, mais rien ne remplace le fait de se retrouver autour d'un four, de regarder les pièces ensemble et de prendre le temps de discuter.

Je retiens également la richesse de ces moments passés à observer les cuissons, à comprendre les choix techniques et à découvrir des installations parfois impressionnantes. Les fours à bois de La Borne constituent un patrimoine vivant, entretenu par des personnes qui continuent à expérimenter, à transmettre et à faire évoluer leurs pratiques.

Toutes les œuvres découvertes pendant ces journées ne m'ont pas touché de la même façon. Et c'est aussi ce que je trouve intéressant dans ce type de voyage.

On arrive parfois avec une image très forte d'un lieu, d’une production, nourrie par sa réputation, par les œuvres que l'on a vues passer et par l'idée que l'on se fait de ceux qui y travaillent. Puis on découvre les pièces de près, on les observe sous différents angles, on les prend en main lorsque c'est possible. Le regard se précise, les préférences s'affirment et certaines impressions changent.

La Borne n'échappe pas à cette expérience. Si le niveau des expositions présentées au Centre céramique m'a semblé particulièrement élevé, toutes les découvertes faites dans les ateliers ne m'ont pas convaincu au même degré. Cela ne retire rien à l'intérêt de ces visites, bien au contraire : elles permettent de regarder, de comparer, de comprendre ce qui nous touche et pourquoi.

Pour un céramiste, c'est une expérience précieuse. Elle nourrit le regard et aide aussi à prendre du recul sur son propre travail.

Enfin, ces quelques jours m'ont ramené à une question qui dépasse largement le seul résultat esthétique : celle de la place du feu dans notre pratique.

La cuisson au bois offre des possibilités extraordinaires. Elle produit des surfaces et des nuances difficiles à reproduire autrement, et elle crée autour du four une dynamique collective singulière. Mais elle demande aussi du temps, de l'énergie et une quantité de bois qui ne peut être considérée comme un détail.

La conférence de Forrest Patterson m'a donné envie de poursuivre cette réflexion sur l'isolation des fours, leur rendement et la manière dont nous pouvons mieux maîtriser nos consommations. Il me semble important de préserver ces savoir-faire tout en continuant à interroger nos moyens de les mettre en œuvre.

Les Grands Feux ne sont pas seulement une occasion de découvrir des pièces sorties du four. Ils permettent aussi de comprendre ce qui se joue avant, pendant et après la cuisson, et de rencontrer celles et ceux qui font vivre cette culture de la terre et du feu.

Nous sommes repartis avec des images, quelques belles pièces en mémoire, et quelques-une sous le bras et, surtout, de belles rencontres.

Quatre jours finalement assez courts, mais suffisamment riches pour donner envie de revenir.

Suivant
Suivant

Oribe : une rencontre internationale avec Maison Wabi-Sabi autour de la céramique japonaise à Paris