Le chawan, ou l’art de rencontrer un bol

Je propose ici une présentation du chawan, cet article ne prétend pas faire le tour du sujet. Le monde du chawan est vaste et certains passionnés lui consacrent une vie entière.

L’ambition de ce texte est beaucoup plus simple : proposer une première rencontre avec le chawan.

Car avant de parler d’histoire, de typologies ou de cérémonie du thé, il me semble qu’il y a une question plus fondamentale :

Pourquoi certaines personnes peuvent-elles développer un attachement aussi profond à un simple bol ?

Chawan pincé émaux de cendre par Julien Bernier

Chawan pincé émaillé de cendre, wari kodai (pied fendu). Chawan Julien Bernier

Une histoire de simplicité

Lorsque l’on découvre l’univers du thé japonais, une question revient souvent : pourquoi tant d’attention portée à un simple bol ?

À première vue, le chawan n’est qu’un récipient destiné à accueillir du thé. Pourtant, depuis plusieurs siècles, il occupe une place particulière dans la culture japonaise.

L’histoire du chawan est intimement liée à celle du thé. Au XVIe siècle, le maître de thé Sen no Rikyū (1) encourage l’émergence d’une esthétique plus simple, plus directe, plus profondément humaine. De sa rencontre avec le potier Chōjirō (2) naîtront les premiers bols Raku, aujourd’hui encore considérés comme des références majeures de la céramique japonaise.

Mais l’histoire, aussi passionnante soit-elle, n’explique pas tout.

Car ce qui fait la force d’un chawan ne se trouve pas seulement dans son origine.

Elle se trouve dans la relation que l’on peut établir avec lui.

Apprendre à regarder

Avant même d’être utilisé, un chawan peut être regardé.

Posé sur une étagère ou une table, il existe déjà pleinement. La lumière glisse sur ses volumes, révèle une courbe, une tension, un accident de surface. Une nuance apparaît le matin puis disparaît le soir.

Le bol ne change pas et pourtant il peut sembler différent.

À force de le regarder, on découvre peu à peu un paysage.

Comme lorsque l’on revient régulièrement dans un lieu que l’on aime, certains détails finissent par apparaître. Un relief, une variation de matière. Ce qui semblait simple au premier regard devient progressivement plus riche.

Le chawan nous apprend peut-être cela : ralentir suffisamment pour voir.

Laisser ses mains rencontrer la pièce. Chawan Julien Bernier

Une rencontre par le toucher

Mais le chawan ne se donne jamais entièrement au regard.

Il demande aussi à être touché.

C’est sans doute là que réside l’une de ses particularités les plus profondes.

Certaines glaçures sont sèches et minérales. D’autres sont douces, grasses, presque vivantes. Sous les doigts, elles évoquent parfois la pierre polie par l’eau, parfois l’écorce d’un arbre, parfois quelque chose qui ressemble à une peau.

Lorsque j’utilise certains de mes propres chawans, je m’aperçois que mes mains les explorent presque inconsciemment. Les doigts suivent les reliefs, s’attardent sur une variation d’épaisseur, reviennent vers une blessure laissée dans la terre. Comme si le toucher poursuivait une conversation commencée par le regard.

Une photographie peut montrer une pièce.

Elle ne pourra jamais transmettre le touché d’un chawan, le poids particulier du bol, son équilibre en main, la douceur ou la rugosité d’une glaçure.

Le chawan se découvre autant avec les mains qu’avec les yeux.

L'intérieur d'un chawan peut raconter beaucoup. Julien Bernier

Des traces comme une patine du temps. Chawan Julien Bernier

Le temps partagé

Puis vient le temps de l’usage.

Le bol accompagne un thé partagé, un matin silencieux, quelques minutes de calme au milieu d’une journée chargée. Peu à peu, il s’imprègne de souvenirs. On finit par associer une pièce à une saison, à une lumière particulière, à un moment de vie.

Une relation se construit.

Le chawan cesse alors d’être un objet parmi d’autres, il devient un compagnon du quotidien, un objet familier vers lequel on revient.

La question de la valeur

Lorsqu’une personne découvre un chawan façonné à la main, son prix peut parfois surprendre. Nous vivons entourés d’objets produits en série dont les coûts de fabrication ont été optimisés jusqu’à l’extrême. Le rapport au temps de travail est devenu presque invisible.

Pourtant, derrière un chawan se cachent de nombreuses heures de travail et d’attention.

En ce qui me concerne le façonnage seul peut demander une journée entière. Viennent ensuite le temps de séchage, la création d’émaux et les différentes cuissons.

Mais la valeur d’un chawan ne réside pas uniquement dans le temps nécessaire à sa fabrication.

Elle réside aussi dans ce qu’il apporte à celui qui l’utilise.

Nous acceptons facilement d’investir dans des objets technologiques que nous remplacerons parfois très vite. Nous hésitons davantage devant un objet simple, silencieux, qui n’a d’autre ambition que d’accompagner notre quotidien.

Pourtant, ce sont parfois ces objets-là qui demeurent le plus longtemps auprès de nous.

Ceux que l’on retrouve chaque matin, ceux que l’on choisit toujours parmi les autres, ceux qui vieillissent avec nous.

Chawan pincé en fin de façonnage, prêt a accueillir l’émail. Chawan Julien Bernier

Une invitation à ralentir

Je le constate régulièrement à l’atelier.

Certaines personnes découvrent cet univers avec curiosité. À mesure qu’elles manipulent la terre, qu’elles observent les pièces ou qu’elles apprennent à les utiliser, leur regard évolue. Elles deviennent plus attentives aux matières, aux textures, aux nuances que l’on ne remarque pas au premier abord.

Ce n’est pas une question de connaissance, c’est une question d’expérience.

Le chawan ne cherche pas à impressionner, il nous rappelle simplement qu’une grande richesse peut parfois se cacher dans les choses les plus simples. Il nous invite à ralentir un instant, à regarder davantage, à toucher davantage, à habiter pleinement un moment aussi ordinaire que celui de boire un thé.

Et peut-être est-ce précisément là que réside sa beauté.

Chawan pincé, lèvre très dansante mais très tendue. Chawan Julien Bernier

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Une nouvelle organisation des cours de céramique à l’Atelier Julien Bernier à La Baule